Rimpfishorn – 4199m

Dénivelé positif : 2882m (approche 1274m / sommet 1608m)
Refuge : Britanniahütte – 3030m
Accès depuis Saas Fee
Première ascension : 1859
Par la voie normale : Cotation PD+ – longue approche glaciaire et brève section mixte et technique finale

Dans la semaine qui a précédé cette ascension, nous avons eu une réponse positive de sponsoring de la marque Millet, spécialiste de l’équipement d’alpinisme, qui a accepté de nous fournir du matériel technique pour nos ascensions. En haute montagne, l’équipement n’est pas un détail, il est question de survie. Je me souviens tellement de mes premières expériences en montagne, pas ou peu équipée du tout. Je ne comprenais pas comment certains pouvaient endurer de telles sensations inconfortables (manque d’amplitude, de respirabilité, d’imperméabilité…) ; je prenais tous les montagnards pour des sur-hommes. J’ai rapidement compris que l’équipement faisait une grande différence dans le froid et l’effort long en altitude.

jordane-frederic-rimpfishorn–4199m

Lors d’un tour des Annapurnas avec mon mari, je me souviens d’un ami qui aurait pu perdre tous ses orteils en passant simplement le col Thorong la en Himalaya avec des chaussures non adaptées. Il nous avait pourtant critiqué largement sur l’utilisation de membranes techniques qui lui paraissaient être une pure invention marketing. Bien sûr, lorsque nous avons dû le déchausser pour lui éviter des engelures à 5416m d’altitude, son discours avait quelque peu changé et il ne tardera pas à son retour à aller faire un tour au Vieux Campeur.

Avant de partir pour Saas Fee, nous avons récupéré des tenues complètes allant de la veste Gore Tex Pro au pantalon en passant par des doudounes, bonnet, sac à dos et vestes polaires. L’équipe Millet a fait son maximum pour nous équiper dès nos premières ascensions mais nous sommes partis sans avoir pu les tester. Ce jour-là, Fred m’a appelé pour m’annoncer que le Col des Montets était fermé et que je devais arriver le plus vite possible pour passer à 12h35 le tunnel de Vallorcine escortés par la gendarmerie. Après cela, nous ne pourrions plus rejoindre la Suisse. Ni une ni deux, j’ai mis les cartons de matériel dans le coffre et suis partie en trombe vers Chamonix. Une fois arrivée, pas le temps d’essayer quoique ce soit. Nous avons tout mis en vrac dans la voiture et pendant les premiers kilomètres nous énumérions tout ce que nous espérions avoir « bazardé » dans la voiture. Nous n’étions pas très tranquilles.

jordane-frederic-rimpfishorn–4199mL’arrivée sur le parking de Saas Fee a nécessité un peu de ménage. Nous avons étalé tout le matériel, essayé les pantalons et vestes, éléments essentiels de l’équipement. Nos premières sensations étaient bonnes. On est rapidement passés du stade sceptique au stade extatique comme des enfants au pied d’un sapin de Noël. Je passe un baudrier et peux rentrer ma veste dedans, ouf. Je fais quelques mouvements de crawl pour voir que la veste ne sortait pas du baudrier, double ouf. Je compte les poches, les ouvre facilement avec des gants. Leur taille est parfaite. La veste s’ouvre sous les bras. Le col peut remonter assez haut pour protéger une bonne partie du visage en cas de vent. J’attrape un casque et met la capuche de la veste par-dessus. Triple ouf ! Ca fonctionne ! Le pantalon est à la bonne taille et ajustable. Il est assez large en bas et assez robuste je pense pour résister à quelques coups de crampons maladroits. Nous sommes soulagés et impatients de tout tester dans de vraies conditions. Nous nous dirigeons vers l’hôtel d’un pas léger, presque danseur. Merci Millet !

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Arrivés à l’hôtel, nous savions que les remontées mécaniques allaient être fermées à cause du Covid 19. Cela ne nous impactait pas puisque nous n’avions pas prévu d’en prendre. Nous savions en revanche que cela allait en décourager plus d’un.
Le lendemain, nous sommes montés de 1274m sur des pistes désertées. Plus rien ne fonctionnait. Le silence était inhabituel. Nous avions l’impression d’avoir été plongés dans un film catastrophe où l’annonce d’un cyclone aurait fait fuir la population. C’est bien sûr la première fois de l’histoire de l’humanité que l’économie s’arrête à l’échelle mondiale pour protéger la vie. D’ailleurs, même les guerres n’ont pas tout arrêté de façon aussi brutale. Le refuge Britannia, belle bâtisse de pierres aux volets rouges et avec une terrasse splendide, devait être plein ce week-end-là. Il s’était vidé de moitié ; le gardien nous a réparti largement dans les différents dortoirs pour éviter toute promiscuité. Nous devions respecter un mètre entre chaque personne à table et plus si possible entre les cordées. Le refuge s’était presque transformé en hôtel de luxe !

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Nous sommes partis le lendemain au lever du soleil qui ne nous quitta pas de la journée; nous savions que les frontières étaient en train de se fermer, que nous ne retrouverions pas le monde comme nous l’avions laissé mais nous étions heureux d’être loin du tumulte ambiant.

Depuis le refuge, le Rimpfishorn se montre sous son flan est, plissé par plusieurs couloirs rocheux qui lui ont donné son nom (« rimpfen » : « plier »). On ne découvre le chemin jusqu’au sommet qu’après la longue traversée de l’Allalingletscher et l’Allalinpass qui s’est avéré être en glace. La course est assez longue et se termine par 200m d’arête rocheuse volcanique. La vue au sommet est absolument fantastique et permet d’admirer un très grand nombre de sommets de plus de 4000m d’altitude. La mer de nuage sur l’Italie ajoutait une touche féérique au paysage. Nous sortons téléphone, caméra pour immortaliser ce moment et surtout pour le partager avec le plus grand nombre. Le pouvoir de la photographie n’a pas de limite ! Il nous permet de figer ces moments d’intense bonheur. Mes enfants se souviennent en priorité des moments qu’ils ont pu revoir en photos et qu’ils mettent naturellement dans leur « time capsule » ou dans l’histoire de leur vie. Si l’on en critique l’usage excessif qui empêche quelque part de profiter du moment, je dois reconnaître que je ne pourrai faire sans aujourd’hui et sais que les photos que je prends restent rarement longtemps sans être ouvertes. Il m’arrive même parfois de les laisser volontairement fermées pendant un long moment pour avoir le plaisir de les re-découvrir. Je les trouve toujours plus incroyables avec le temps.
Nous ne profiterons pas assez du sommet comme toujours. Le sommet du Rimpfishorn n’est pas franchement confortable. Nous ne nous assiérons que très peu de temps avant de redescendre.
La descente sera un peu chaotique pour moi. Mes crampons ne sont pas adaptés à ce terrain rocheux et j’ai encore beaucoup à apprendre. Je sens Fred impatient derrière moi.

Pointe Giordani – 4046m

Pointe-giordani
Dénivelé positif : 2444m (approche 988m / sommet 1456m)
Refuge : OrestesHütte – 2600m
Accès depuis Gressonney-la-Tinité
Première ascension : 1801
Par la voie normale : Cotation F – Course glaciaire, rochers sommitaux faciles, vierge au sommet

La pointe Giordani est le premier sommet que l’on va réaliser depuis que l’on a entrepris le projet 4mil82. Nous nous sommes permis de parler et de compter les 4000m que nous avions déjà gravis sans remontées mécaniques puisque nous ne prévoyons pas de battre un record d’enchaînements. Le projet pour la fin janvier était d’aller faire une grande moisson de 4000 dans le Massif du Mont Rose où ils peuvent s’enchaîner assez facilement. Nous avions en tête de dormir au bivouac Giordani pour pouvoir enchaîner la pyramide Vincent, Corno Nero, Ludwigshöhe, Parrotspitxe, Signalkuppe, Zumsteinspitze. Cette moisson aurait pu être un bon début. De quoi nous donner des ailes et de la confiance pour commencer.

pointe-giordaniCela faisait plusieurs mois que je me préparais physiquement à ces efforts longs. J’enchaînais des semaines d’entraînements assez dures pour gagner en endurance. J’alternais des sorties longues de vingt à trente kilomètres sur chemin avec des séances de « fractionné » plus qualitatives. J’avais ajouté du renforcement musculaire en salle avec un entraineur pour faire essentiellement du gainage, renforcer le haut du corps et compenser le manque de relief de mon environnement. J’ai progressivement ajouté des séances d’escalade qui étaient salvatrices à plein d’égards. D’abord parce que c’est très ludique et que cela me permettait de ne plus être seule pendant l’entrainement.

pointe-giordaniArrivée prête pour profiter au mieux du moment, de la montagne et avoir l’esprit libre pour gérer ces courses était important pour moi. Mais c’était aussi un engagement que j’avais pris vis-à-vis de mon compagnon de cordée. Je devais être prête a minima physiquement. Nous avons tous les deux un quotidien bien différent. Fred est guide de Haute Montagne depuis 20 ans. Je le considère comme un sportif de haut niveau. Il n’a pas, comme certain, un autre métier à côté. Il est guide à plein temps et son métier est pour lui une passion, un style de vie et un « sacerdoce ». Il peut dater le jour de son « face à face initial » avec la montagne qui a marqué un avant et un après dans sa vie et ses envies. Il avait 8 ans. Il orientera ses études et tous ses choix de vie par rapport à cette relation essentielle qu’il entretient avec elle. Il passe plus de jours en montagne par an en tant que guide qu’un employé de bureau dans son entreprise. Les journées libres ? … il les passe en montagne à grimper, randonner, skier, crapahuter, réfléchir, méditer sur des parois rocheuses, des pentes de neige, des glaciers, des sommets, des couloirs ou des chemins escarpés. Il a toujours du mal à quitter la montagne. Les villes lui font horreur, les reliefs plats l’ennuient. Il considère que Chamonix est surpeuplé en été là où j’y trouve du calme et y vois presque un no man’s land. Il manque rarement un lever de soleil et se couche tôt pour mieux profiter de la journée suivante qui sera de toute façon physiquement chargée. Il mange lorsqu’il a faim et peu ou pas s’il n’a pas eu d’activité physique digne de ce nom.

Il ne vit pas seulement à la montagne mais il la vit au quotidien comme un besoin impérieux, une attraction inévitable. Au-delà de l’engagement physique que cette relation implique, je perçois chez lui un refus d’être privé de réalité par la vie sociale, une volonté d’échapper au monde humanisé. Il y a une forme d’ascèse dans sa pratique. Il ne parle jamais pour ne rien dire. Notre meilleur ami au sein de notre cordée est le silence même s’il peut prendre plusieurs formes : contemplation, réflexion, introspection, combat intérieur, admiration, état de paix. Fred ne parait pas toujours appartenir à notre monde. Il impose une distance un peu mystérieuse propre aux personnes habitées par la recherche de vérité. Mais l’alpinisme ne nous libère-t-il pas du bruit et des écrans qui nous éloignent de notre moi intérieur ?

pointe-giordaniQuelques jours avant mon départ pour Chamonix, Fred me fait part de bulletins météo très mitigés. Au lieu d’un bel anticyclone, les prévisions étaient catastrophiques. Nous aurions au mieux deux jours de beau temps. Mais comme cela reste des prévisions, nous avons décidé de partir. J’étais optimiste. Trop. Direction Gressoney-la-trinité, Italie.

Sur le parking, nous faisons l’inventaire. J’ai hâte de partir, de chausser mes skis, de me retrouver dans la montagne dont je rêve jour et nuit. Fred qui était en montagne avec des clients toute la semaine n’a pas eu beaucoup de temps pour préparer ce raid à ski. Il oubliera ses peaux de phoque. C’est la première fois qu’il oublie quelque chose en 15 ans de cordée. Habituellement c’est plutôt moi qui oublie et Fred qui sort de son coffre le casque manquant, le descendeur en plus, la doudoune du « on ne sait jamais ». Mais cette fois pas de jeu supplémentaire. Il faut trouver une solution, ici la location.

Mon sac est lourd. Les sacs de raid à ski sont toujours plus lourds que les sacs d’alpinisme en été. Il faut emporter le matériel d’assurage sur glacier, les crampons. Comme nous n’avons pas encore renoncé à bivouaquer deux nuits, nous emportons pas mal de nourriture. Sac au dos, je rie un peu moins. Je me concentre. J’essaie de me souvenir de la dernière fois que j’ai monté un sac de ce poids sur plus de 1500m de dénivelé. Et bien jamais !

Pourtant la montée au refuge se fera en douceur et sans douleur. La tentation de prendre les remontées mécaniques est là et je comprends qu’elle le sera toujours. Fred voit dans les remontées mécaniques une façon d’exercer plus longtemps son métier de guide en préservant son corps, je les vois comme une manière d’amener plus de monde en haute-montagne. Mais nous aurons l’occasion de revenir sur ce point parfois… souvent.

pointe-giordaniLe refuge de OrestesHütte est un petit paradis. A 2600m d’altitude, la gardienne, yogiste, sert des repas végétariens succulents et partage avec les visiteurs une paix intérieure qui semble l’habiter à chaque instant. Le seul problème de ce refuge est que l’on y est tellement bien que l’on n’a aucune envie d’en partir. Même le chat, un Main Coon, a l’air de nous inviter à rester et à partager sa torpeur quotidienne.
Nous testons nos balises de détresse, regardons une nouvelle fois la carte, parlons météo, regardons les livres de montagne ici et là… une vraie soirée en refuge.

Nous partirons tôt dans la nuit car la météo prévoit que le vent se lèvera en début d’après-midi. Le lever de soleil sera fabuleux avec cette lumière d’hiver radieuse et nette qui nous offrira des points de vue aux couleurs de layettes. Je me sens alors déjà comblée. Le vent des jours précédents a balayé le glacier de ses récentes couches de neige. Nous devrons quitter nos skis et mettre les crampons assez tôt. L’arrivée au sommet n’est plus qu’une cerise sur le gâteau. Une belle statue de la Vierge regarde avec nous l’horizon. Ce sommet n’a rien de difficile mais l’effort fourni lui donne un parfum de récompense : 2444m de dénivelé positif depuis Gressoney.
Fred cherchera un chemin pour rejoindre le sommet de la pyramide Vincent mais devra renoncer. Le rocher n’est pas en condition. Nous redescendons assez vite au refuge. En ski, c’est tellement plus facile !
Fred m’annonce à ce moment-là que nous devons redescendre. La météo ne s’arrangera pas sur le massif du Mont-Rose et sur aucun autre massif des Alpes. Rien de possible. Je suis atterrée. Le chemin de retour est une descente aux enfers. J’avais pensé aux moindres de détails, j’avais passé un temps infini à tout organisé et à me préparer… j’avais oublié la simple éventualité d’une météo défavorable. Voilà une résistance que je n’avais même pas imaginé une seule minute sur les trois derniers mois. Je m’étais perdue dans les détails.

Le retour à la réalité a été difficile mais a mis le doigt sur des aspects que j’allais devoir apprendre à gérer :

1 – Apprendre à vivre ce projet avec les aléas météo (une évidence),
2 – Ne pas laisser penser à Fred que je le crois connecté avec Zeus, Dieu du ciel, du climat, du tonnerre, des éclairs et de la foudre et donc responsable des météos pourries,
3 – Apprendre à mieux gérer mes émotions négatives.

Cette aventure sera pour moi une bonne leçon et l’occasion de réfléchir à nouveau à ce qu’implique ce projet pour moi.

La Dent Blanche – 4357m

Dénivelé positif : 2882m (approche 1523m / sommet 850m)
Refuge : Cabane de la Dent Blanche – 3507m
Accès depuis Ferpècle
Première ascension : 1862
Par l’arête Sud : Cotation AD, II et III – longue arête principalement rocheuse

Des vagues invisibles froides et limpides charrient les effluves automnales d’herbes sèches, de mélèzes jaunis, de roches broyées, de boucs en rut. Nous portons tous en nous, montagnards, le souvenir de ces odeurs de fin d’été, qui impriment dans nos esprits le décor sensoriel d’une expérience vécue. Il suffit alors, dans un tout autre contexte, qu’un parfum reconnu vous transporte là où ce dernier s’est figé en image. Plus encore aujourd’hui je me souviens des parfums de ce jour à travers lesquels les images me reviennent…

Ça doit être long, tous les topos en parlent : 1680m du parking au refuge de la Dent Blanche. C’est prétendre alors que l’exercice est ennuyeux, que seul le refuge et le sommet sont dignes d’intérêt mais il n’en fut rien. Un raide sentier, trait d’union entre deux mondes, serpente dans les herbes hautes jusqu’à l’ancienne cabane de Bricola. Ici l’opéra qui se jouait en sourdine explose en lumière. Le rideau s’ouvre sur un splendide univers arctique que le glacier de Ferpècles draine en de multiples ressauts vers les chaudes moraines. Nous nous y arrêtons… silence, douceur puis repartons.
Le sentier bien marqué au départ s’efface peu à peu. Il avait conduit jusqu’ici de nombreux amateurs de paysages sublimes. A présent, discret, disparaissant le long des moraines éboulées, il va de cairns en cairns proposant plus qu’il ne l’impose un chemin à ceux qui le cherchent.

Le lac des Manzettes. Nous faisons une halte. Déjeunons. La Dent Blanche nous écrase de toute sa puissance. Elle est la raison de notre venue. Mais, finalement, au regard des plaisirs rencontrés, elle gardera son rang de prétexte. Non ! Cette balade n’est pas trop longue !

Nous nous délectons de tout. De l’effort, du soleil, du sentier qui se cache, des paysages sublimes, ou d’être simplement là, invisibles dans cette grandeur préservée. L’arête du roc noir, de blocs en rochers, nous conduit aux abords d’une langue de glace fatiguée. Nous la traversons, puis quelques rochers nous mènent sur le Perron du refuge. Déjà ! Non cette balade n’était pas trop longue !

C’est une vieille cabane en pierre affublée d’une extension métallique. Même si cette verrue nous permet un confort inespéré à cette altitude, il n’en demeure pas moins que le bon sens architectural aurait pu respecter la conscience esthétique de nos anciens…
Il est 17h00 des cordées arrivent encore du sommet… Finalement nous serons à peine 20 à dormir au refuge ce soir.

Le repas.
Pour tout vous dire Jordane me trouve peu loquace. Eh bien je remercie le guide suisse assis en face d’elle d’avoir changé mon statut de « taiseux invétéré» en archétype du guide jovial et souriant et dont l’éloquence ravirait une tablée d’italiens.
Bref nous apprendrons de son client, beaucoup plus avenant qu’ils souhaitaient réaliser tous les sommets suisses de plus de 4000m.

Une étincelle de plus …
Le lendemain à la lueur des frontales nous abordons l’éperon rocheux sur lequel repose le refuge. Deux petits glaciers au début de l’arête nous imposent de mettre des crampons, puis légers et en pleine forme, équipés de chaussures légères, nous gagnons le sommet en 3h30 depuis le refuge.
Une croix métallique, quelques photos, un regard vers les prochains objectifs et nous reprenons l’arête dans l’autre sens. Nous sommes de retour au refuge vers 10h30, environ 5h00 pour l’aller-retour.
Encore une belle descente pour jouir de ce monde unique que, de ressauts en ressauts, d’une pensée à une autre, des images plein la tête, nous quittons avec regrets. Même si nos paroles n‘ont pas trouvé leur envol, elles demeurent en nous pour parler en silence.
Il serait prétentieux de prétendre pouvoir lire dans les pensées de celui ou de celle qui nous accompagne, mais les pas, la respiration, les sourires, les attitudes sont des mots qui ne mentent pas.

Nous savons que les bonheurs que nous laissons derrière nous, n’auront d’équivalent que ceux que nous réservent les prochains sommets.
C’est ainsi que je me permets de parler de nous et des cordées en général qui ressentent une certaine complicité lorsque les mêmes émotions et sentiments sont partagés.
Foutue descente… nous voudrions repartir à nouveau sur d’autres sommets.
A l’approche du parking nous retrouvons le guide Suisse à qui cette longue descente semble avoir délié la langue. Lui et son client n’ont pas de voiture, nous les déposerons à la gare de Sion.

Dent d’Hérens – 4174m

Dent d’Hérens
Dénivelé positif : 2221m (approche 838m / sommet 1383m)
Refuge : Cabane d’Aoste – 2788m
Accès depuis le Barrage du Lac des Places de Moulin
Première ascension : 1863
Par l’arête Tiefmatten : Cotation PD+, II / 45° – Course principalement glaciaire avec quelques sections plus raides et une arête sommitale

La Dent d’Hérens n’est pas mon premier sommet de 4000m mais certainement un de ceux qui comptera le plus dans ma vie. Et pourtant, je me souviens encore de Fred venu m’annoncer un choix d’ascensions possibles pour les deux jours à venir. Au milieu de la liste, il y avait la Dent d’Hérens. Or je n’ai jamais trouvé qu’une dent soit tellement flatteur pour un sommet. Un pic, une aiguille, un pilier, un dôme, une pointe, une pyramide oui mais une dent n’a rien de noble ni d’entrainant ; et pourtant c’est bien elle qui me donnera l’élan pour entreprendre ce défi des 4000.

Dent d’Hérens

Je ne connaissais rien de cette montagne mais je faisais déjà confiance à Fred dans ses choix toujours dictés par l’esthétisme de la course, la fréquentation parcimonieuse, la sécurité et le fait que j’aime les courses longues, celles qui nous permettent de prendre le temps de l’aventure et de vivre un chemin intérieur. La Dent d’Hérens remplissait tous les critères. La marche d’approche est longue et incroyablement belle, longeant un lac aux couleurs corses presque photoshoppées avec le vert du vallon, le bleu turquoise de l’eau et ses fleurs violettes. Cette carte postale s’ancre en vous comme une promesse de paradis. Impossible de ne pas penser à vous baigner, à planter une maison dans le rocher pour contempler cette vue jusqu’à la fin de votre vie. Vous êtes happé par ce vallon et imaginez comment serait cette vie d’anachorète, reculé du monde. Vous croyez volontiers qu’une quête de bonheur pourrait s’arrêter ici dans une « sobriété heureuse », au milieu du beau et du grand mystère de la création. Puis l’on on avance sur le chemin qui devient plus accidenté, on essaie de traverser le ruisseau que la fonte des glaciers a gonflé d’orgueil et a rendu plus nerveux. Nous ne traverserons pas au même endroit l’un et l’autre. Fred est plus joueur que moi. Bientôt, mes talons deviennent douloureux. J’avance en espérant que l’arrivée au refuge est proche. La journée d’escalade de la veille avec des chaussons neufs m’a laissé quelques traces et je risque de passer un peu de temps à assécher mes ampoules à la veillée. Le refuge ne peut se voir que tard dans la marche d’approche. Mais en arrivant, le plaisir est proportionnel à cette première journée : grand ! Petit café accompagné par ce que j’ai pris pour un verre d’eau mais qui s’est révélé beaucoup plus liquoreux 😉 J’ai bu cul sec un verre de grappa distillé localement pour les alpinistes de passage. Il me fallait bien cela pour décoller les pansements collés aux plaies que j’avais aux talons.
Je n’ai pas mis longtemps à m’endormir pour récupérer de cette première journée et surtout pour préparer la prochaine qui serait longue.

Nous sommes partis dans la nuit, moins pour le sommet que la longue route qui nous attendait à la descente. Nous avons traversé un glacier très crevassé et fini par escalader une arête rocheuse jusqu’au sommet.
Et là s’est produit quelque chose de magique. Nous sommes arrivés les premiers mais dans un voile de coton qui semblait d’une épaisseur impossible à percer. Nous sentions que le soleil poussait quelques rayons derrière ce manteau épais mais sans parvenir à se frayer de passage. L’horizon avait disparu. J’étais assise ; je me consolais avec un vieux carré de chocolat trouvé au fond de mon sac quand soudain, le rideau s’est levé laissant place au Cervin, cette montagne à l’allure mythique. Son spectre a donné un côté spectaculaire à l’instant. J’étais émue et me sentais privilégiée de vivre ce moment. J’avais le sentiment que mes efforts avaient trouvé le graal de la beauté première. C’est un peu comme de découvrir le minois de l’enfant que vous avez attendu pendant neuf mois.

Derrière le Cervin, beaucoup d’autres sommets que Fred ne tardera pas à pointer du doigt. Beaucoup de 4000m. Je demande à Fred combien il en a déjà gravi dans sa vie de guide. Il compte… 27 ! 27 sur les 82 des Alpes. Il lui en restait donc quelques uns à gravir. Je n’avais alors gravi que le Mont Blanc, le Mont Blanc du Tacul, le Dôme du goûter, le Castor, le Grand Paradis. Dans l’année qui suivra, j’ajouterai la Dent Blanche, Liskamm oriental et occidental. Ils confirmeront que j’ai un goût pour les sommets, ces lieux qui nous poussent à nous dépasser et nous obligent à surmonter les difficultés, à ne pas lâcher. Ils sont le but qui justifie de trouver des solutions aux obstacles et à se montrer créatifs, obstinés, pugnaces. Ils justifient beaucoup de décisions et d’efforts. Le sommet permet ce recul que l’on prend sur le monde, mais aussi d’être remis à sa place par l’immensément grand et sentir que l’on appartient à quelque chose de complexe.

La redescente sera longue mais incroyablement agréable. Nous ferons une pause dans le lac qui nous tendait les bras à l’aller. Le froid sur nos muscles inflammés nous permettra de nous redonner quelques forces et de terminer les trois heures de marche qui nous restaient et que l’on fera sous la pluie.

Grand Paradis – 4061m

Grand Paradis

Grand Paradis

Dénivelé positif : 2101m (approche 772m / sommet 1329m)
Refuge : Refuge Chabod – 2750m
Accès depuis Pont
Première ascension : 1860
Par la voie normale – Cotation F+, III – Marche d’approche classique

Année 2005 : lors d’un séminaire d’entreprise, j’encadrais un groupe de cadres d’entreprise, tous novices en montagne, sur la mer de glace. A cette époque, quelques vagues bleues déferlaient encore à l’aplomb des échelles qui donnaient accès au glacier depuis le Montenvers. Aujourd’hui, à cet endroit, ce n’est plus qu’un vaste pierrier.
Un évènement particulier survenu lors de cette journée aurait pu contribuer à l’inexistence de cette page. Nous traversions une zone mouvementée. Descendant au fond d’une crevasse, j’assurais un à un mes clients avec la corde que je tenais à la main. Pour l’un d’entre eux les consignes furent perçues différemment. Il s’agissait de désescalader vers le fond de la crevasse mais ce dernier a pensé qu’il descendait en rappel… 90 kg à bout de bras c’est lourd ; mon client glissa au fond du trou, et moi, déséquilibré, sautai pour aller le rejoindre. Jusque là tout allait bien.

Etalé au fond de la crevasse, monsieur X n’était pas blessé (état dont il aurait pu jouir s’il avait eu le temps de s’en rendre compte). Il y a des choix qu’une forme de pragmatisme de l’urgence impose. En lévitation 1m au-dessus du malheureux, armé des crampons Grivel dernier cri, « les sharks » 12 pointes, je m’interrogeais encore sur la pertinence de mes choix concernant le lieu d’atterrissage, comme un pilote d’A380 à court de carburant cherchant à limiter les conséquences de son crash.
Newton le savait tout autant que nous, et la gravité à cet instant résidait dans l’imminence de l’impact. Le pauvre l’avait compris, notre rencontre était inéluctable, les yeux plissés, les dents serrées il m’attendait. Finalement le mollet fut un bon choix ; douze pointes de 4 cm plantées à tout autre endroit sur le corps auraient pu avoir des conséquences beaucoup plus graves. Délicatement, un sourire gêné, je retirais mon crampon, cherchant une excuse improbable à la situation.
Eric, le patron de la boîte, et Greg, son proche collaborateur, avaient assisté à la scène. Ils firent de moi leur guide pour leurs prochaines ascensions…

Novembre 2005, Eric, Greg et sa femme Jordane me retrouvent à Chamonix, notre projet : « Le Grand Paradis ». A cette époque de l’année, les refuges ne sont pas gardés. Mes compagnons ont plus l’habitude des hôtels confortables. J’aurais pu les prévenir quant à la rusticité de notre hébergement pour la nuit mais je considère que la découverte et les surprises sont des plaisirs essentiels que peut annihiler une description préalable excessive. Nous garons la voiture à Pont.

L’or des mélèzes fait pâlir le soleil radieux. La lumière d’automne à cet instant nous rappelle au nom de ces lieux, et la puissance divine qui inspira les premiers visiteurs, nous imprègnent et nous accompagnent jusqu’au refuge Victor Emanuel II. Le bâtiment principal est fermé, seul reste ouvert une vieille longère en pierres surplombant un petit lac.
En effet c’est rustique ! A l’intérieur, une dizaine de couchages superposés avec un espace très limité entre chaque, des couvertures de l’armée mitées, un poêle et une table pouvant accueillir quatre personnes éclairées avec les restes de trois bougies noircies. De vieilles menuiseries sont entassées devant le refuge. Nous en débitons une partie pour nous chauffer pendant la nuit. Souvent, quand j’accompagne des personnes en refuge d’hiver, en plus de mon rôle de guide, je me fais cuisinier – après quelques expériences similaires, Jordane prendra les devants et proposera assez spontanément de s’occuper de la logistique culinaire à chacune de nos sorties – On ne se connaissait pas encore très bien. Ils me poseront beaucoup de questions sur mon métier de guide, aucune sur mes talents de chef.

Après une nuit en pointillées et un petit déjeuner frugal, nous quittons le confort tout relatif de notre refuge. Un vent froid nous assaille, et c’est dans cette sombre ambiance hivernale, à la lueur blafarde de nos frontales, que nous dodelinons en rythme, raquettes aux pieds, la tête dans les épaules telle une petite équipe de manchots sur la banquise. Parvenus sur le glacier nous poursuivons en crampons. Le vent forcit à mesure que nous prenons de l’altitude. Eric, fatigué par ses voyages d’affaires et décalages horaires et qui n’a pas eu le temps de s’acclimater souffre de l’altitude. Vers 3800m, alors que les conditions deviennent très sévères, nous prenons la décision de faire demi- tour. Ainsi s’achève notre première tentative.

L’été suivant Greg et Jordane me sollicite pour une deuxième tentative. En période estivale, le Grand paradis est le sommet de 4000m le plus fréquenté. Nous passons cette fois-ci par le refuge Federico Chabod, ce dernier se trouvant sur un itinéraire plus tranquille. A nouveau un vent fort nous accompagne durant l’ascension. Au sommet nous devons contourner le dernier ressaut rocheux par la gauche pour pouvoir nous affranchir de la file d’attente et atteindre le sommet sous le regard amusé de la Vierge.